posté le dimanche 12 septembre 2021 à 16:28

On ne traverse pas la mangrove.

 


 

Le titre du roman de Maryse Condé que j’ai lu, il y a quelque temps, m'a fait sourire. C’est toujours une mauvaise idée de traverser la mangrove. On peut la contourner, on peut, comme l’ont fait les promoteurs aux Antilles, la combler, mais aucune de ces opérations ne suffira pour échapper à la lourdeur humide et fétide de la mangrove.

 

J’ai décidé d’intégrer l’autrice guadeloupéenne à mon programme de lecture de fictions en constatant la violence du sentiment de perte provoqué chez moi par l’annonce mensongère de son décès sur les réseaux.

La lire et la relire, parce que mon regard sur les Antilles a changé et continue d’évoluer. Ce n’est plus seulement l’endroit que j’ai fui pour survivre, ce n’est plus le lieu où la religion a fait de moi une exilée de l’intérieur. Maintenant que la survie est assurée, maintenant que j’ai construit, avec les miettes que m’ont laissées mes différents traumatismes, une personne à peu près fréquentable et en mesure de penser sa propre complexité, rien n’est si sûr. 

Il m’apparaît qu'avoir grandi en Martinique, même sur des modalités particulières, même en suivant des chemins bricolés, a contribué bien plus que je ne le pensais à faire de moi celle que je suis. Pour vouloir fuir un endroit, il faut déjà y être, n’est-ce pas ?

 
 
Maryse Condé place son récit dans le lieu-dit Rivière au Sel, dont on ne saura que l’ambiance : une forêt, une ravine, la montagne, le village, des maisons, des habitants de différentes couleurs, un mystérieux cimetière d’esclaves...
Francis Sancher, un étranger sud-américain, dernier arrivé à Rivière au Sel est mort. Il est de ces gens dont la rencontre ne laisse pas indifférents. Mais qui est-il au fond ? 
C’est à travers les témoignages de ceux qui l’ont croisé, aimé ou détesté qu’on fera le tour de ce qu’il a pu être, en apprenant surtout, au passage, sur les différents narrateurs. 
L’ambition des uns, la jalousie, les crimes des autres, la condition féminine lestée de fatalité, la hiérarchisation des couleurs de peau et les tensions raciales, les différences de classes sociales, les rêves enfouis ou caressés… Tout ce qui grouille dans un immense bouillon, la mangrove d’un inconscient partagé.
 
Dans ce village où chacun surveille tout le monde, c’est la rencontre avec Sancher qui révèle l’intimité de chacun.
La veillée, moment mi-triste, mi-convivial est l’occasion de voir défiler ceux qui viennent pour rendre hommage au défunt, ceux qui se réjouissent de son décès et ceux qui par faim ou par curiosité viennent « là où ça se passe ».
  
« Tu vois, j’écris. Ne me demande pas à quoi ça sert. D’ailleurs, je ne finirai jamais ce livre, puisque, avant d’en avoir tracé la première ligne et de savoir ce que je vais y mettre de sang, de rires, de larmes, de peur, d’espoir, enfin de tout ce qui fait qu’un livre est un livre et non une dissertation de raseur, la tête à demi fêlée, j’en ai trouvé le titre : “Traversée de la Mangrove”.

J’ai haussé les épaules.

– On ne traverse pas la mangrove. On s’empale sur les racines des palétuviers. On s’enterre et on étouffe dans la boue saumâtre.

– C’est ça, c’est justement ça. »

  

Au bout de ma lecture, je me dis que l’impossible traversée est cette entreprise que tente l’écriture elle-même. Donner à voir l’invisible par petits bouts, dire l’indicible en s’y mettant à plusieurs, disséquer l’incompréhensible en l’attaquant de différentes positions.
 
 
J’ai exploré ma mangrove une première fois en écrivant Noir sur Blanc, mon premier texte autobiographique, une quête de la vérité, comme fidélité aux souvenirs enkystés et interdiction de ravauder les trous de mémoire.

J’y suis retournée avec les Confessions d’une séancière, pour constater, avec le recul du temps et de la distance, ce qu’il me restait des récits surnaturels des Antilles et leur lien avec les questions de société qui m’importaient alors. Quelle lumière de vérité cette fiction-là pouvait-elle jeter sur notre monde d’humains ?

L’Évangile selon Myriam va faire le tour, quant à lui, de la mangrove de la vérité, directement. Quel angle, quel récit pour la donner à voir ?


J’ai des idées de mangroves à visiter encore, les approcher seulement, tenter de les cerner, mais jamais les traverser, car je sais qu’on n’en revient pas. 

 


 
 
posté le samedi 04 septembre 2021 à 22:43

Le vieil homme, la mer, la guitare et moi

Retour de la plage, je me suis baignée, je marche un peu flottante.

J’entends une guitare. J’aime décidément cet instrument !

J’avance.

Un vieux avec une guitare. Il est rose avec des cheveux blancs.

 

J’écoute. Il joue Manhattan Kaboul. Il chante, mais c’est une version bizarre. Deuxième voix ?

Merde, je me suis arrêtée trop longtemps. Il m’a repérée. Il me parle.

– Vous la connaissez ?

– Un peu.

Il joue… J’essaie d’être polie, de chantonner le refrain. Impossible.

En fait, il chante faux, se trompe sur ses accords et n’a aucun sens du rythme.

Je grimace derrière mon masque. Fuir…

Trop tard. Bien trop tard. Je n’ai pas l’énergie de courir.

 

Il se met à commenter.

« C’est une très belle chanson sur nos différences. On ne sera jamais capables de se comprendre, c’est ce que ça raconte.

– Pourtant les points de vue sont tous réunis dans une même chanson. N’est-ce pas la preuve que, malgré tout, le dialogue est possible ? »

 

Mon Dieu, mais qu’est-ce que je raconte ? C’est une foutue chanson de Renaud. Le mec qui a chanté « Connard de virus » ! Ressaisis-toi.

 

Le type sourit et fouille dans son sac.

Il en sort une partition avec les accords notés au crayon.

« Ah ! Celle-là, je suis sûr que ça va vous plaire !

– Euh ? Je ne sais pas… »

Je me méfie. Je connais cette assurance qui s'appuie sur pas grand-chose.

J’ai eu raison.

« Elle arrivait de Somalie, Lili… »

Merci, Ducon, je sais que je suis noire.

Il a l’air content de lui.

Je dis « Ouais, bof ! »

Il déclare : « C’est une belle chanson, ça parle de… »

Je le coupe.

« Je connais, merci. Je pense qu’on a tort, décidément, d’être obsédé par les différences. Franchement, ça ferait du bien si…

– Oui, c’est vrai. On est pareils, on est de la même espèce. Ce sont nos ancêtres, ils ont eu tort de se croire supérieurs. Mais il faut nous pardonner à nous aujourd’hui. C’était avant. C’est fini, ça.

– Bah, écoutez, je n’en suis pas certaine. Il arrive que l’on continue, comme avant. Sans y penser, quand on oublie de se poser des questions. »

 

Il essaie de jouer le Poème à Lou, de Ferrat. C’est presque beau, mais toujours pas de rythme.

C’est super important, le rythme !

Puis il fait La Montagne, parce que « tout le monde connaît ça. »

Alors je chante le refrain, doucement, pour dire « merci ».

Et un peu « Au secours. »

C’est laborieux avec ses temps changeants.

Il me dit « Bravo » avec un brin de condescendance.

Il s’excuse de son jeu imparfait.

Il dit « Je suis retraité, je peux m’améliorer. »

Je le crois modeste. Je lui dis : « Il y a juste un problème de rythme, mais… »

Il répond sèchement : « Pas du tout, j’essayais de vous suivre, c’est pour ça ! »

Il est temps de prendre congé.

Je remercie et je m’en vais.

 

J’ai passé le reste de mon séjour à craindre de le croiser de nouveau.

Je portais des habits différents et je tendais l'oreille.

C'est bête, il aurait été infoutu de me reconnaître, de toute façon. 

 


 
 
posté le jeudi 25 mars 2021 à 12:12

Writever ce qui change en avril

 


 
 

#writever défi d’écriture courte et collective de microfictions d’imaginaire existe depuis novembre 2020 sur Twitter. À partir du mot déclencheur du jour, chaque participant écrit un texte d’un tweet relevant de la science-fiction, Fantasy ou fantastique.

 

 

L’utilisation du mot clé #writever est nécessaire et suffisante pour que la participation soit prise en compte. Nous sommes passés de 15 participants en novembre à plus de 30 en février, puis à près de 100 en mars.

 

Aussi, relever seule, à la main, chaque micronouvelle pour la repartager est devenu chronophage et énergivore. Mon compte personnel d’écrivaine @k_tastrof, et son activité propre disparaissaient noyés sous la masse littéraire enthousiaste.

 

 

Pour autant, abandonner était impensable.
J’ai donc réfléchi à différentes solutions et demandé de l’aide à des personnes de confiance. Daniel Kaplan @kaplandaniel et Chloé Luchs @ChloeLuchs sont les piliers du Réseau université de la Pluralité dont je suis la présidente.

 

 

Les récits et les imaginaires étant ce dont nous nous occupons, l'équipe a accepté de d’animer de ce défi avec moi. Bob a été recruté pour relayer vos contributions sur le compte @writeverB et me permettre de retrouver le mien et faciliter le suivi.

 

 

Jenny relaiera sur @Writeverj les contributions en anglais. Ces deux comptes auront des fonctions automatisées grâce à Livia Galeazzi @GaleazziLivia développeuse web, écrivaine, participante et lectrice des #writever depuis le début.

 

 

Je reste, bien sûr. Pour écrire et lire des micronouvelles, pour en partager certaines et pour animer cette chose que nous avons créée ensemble. Vous pouvez désormais en parler autour de vous sans craindre de me submerger, nous sommes (presque) prêts.

 

#writever continue, donc avec quelques évolutions qui ne visent qu’à le pérenniser dans le même esprit de partage, de respect et de créativité et poursuivre l’objectif qui a été le sien dès le départ : faire de la place sur Twitter à des bulles d’espoir, d’art et d’imaginaire.

 


Je vous invite donc, pour la suite, à vous abonner à @writeverB pour les contributions dans toutes les langues sauf l’anglais et à @Writeverj si seul l’anglais vous intéresse.
Le hashtag #writever vous donnera, comme avant accès à l’ensemble des participations.

 


 


 
 
 

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